Rassemblement de deuil et de solidarité avec Charlie Hebdo - Rabat - 09/01/2015

Rassemblement de deuil et de solidarité avec Charlie Hebdo – Rabat – 09/01/2015

 

ACTE 1 : rassemblement citoyen spontané

 

Rabat. Vendredi 9 janvier. 18h. De petits groupes silencieux se rejoignent devant l’antenne marocaine de l’Agence France-Presse (AFP), rue al-Kahira (le Caire). Rbatis, Casaouis, expatriés, un millier de personnes ont répondu à l’appel d’un sit-in de deuil et de solidarité avec Charlie Hebdo lancé par le journaliste marocain Rachid Elbelghiti. « Parce que nous croyons fortement à la liberté d’expression… Parce que nos principes deviennent plus forts face aux attaques racistes, homophobes et basses de certaines âmes fragiles… » peut-on lire sur la page Facebook de l’évènement.

 

L’hommage est sobre. Pas de banderoles, à la demande des organisateurs. Pour éviter la récupération politique ? Pour couper court aux turbulences idéologiques ? « Certains de mes amis ne voulaient simplement pas venir et ont appelé à ne pas rejoindre le mouvement », note une jeune rbatie, Amal. Ceux-là n’ont pas oublié la ligne éditoriale du journal. Et ses caricatures peut-être.

 

Quelques affichettes « je suis Charlie » sont brandies ici et là. Mais ce qui marque le flâneur d’un soir, ce sont sans doute ces myriades de bougies apportées par les participants. Durant une heure et demie, les uns et les autres discuteront. Un enfant demande à son père : « Pourquoi ils sont pas là, les messieurs ? » ; silence perplexe, rire gêné devant les passants qui se sont arrêtés, mesurant l’ampleur d’une telle requête. Mais ce soir-là, à Rabat, l’heure est au recueillement. Les mots viendront ensuite

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À la question « pourquoi est-ce important pour vous de rendre hommage aux journalistes de Charlie Hebdo  ? », ils ont répondu :

« Je suis venu par engagement. Et peut-être aussi parce que j’ai peur. J’ai peur que tout cela débouche sur des réactions démesurées. Il y a un problème de « déresponsabilité » devant les libertés. Peut-être qu’on a tellement de libertés qu’on en vient à oublier celles des autres. J’aime cette phrase de Paulo Coelho: « La liberté n’est pas l’absence d’engagement, mais la capacité de choisir. » Yassir.

« Mon fils m’a dit : « on en a discuté dans la cour de récréation. Certains ont dit, c’est bien fait pour eux « . C’est ahurissant. Ces enfants de 10 ans entendent sans aucun doute cela chez eux. » Anonyme.

« Ce n’est pas l’Islam, ça !  » un chauffeur de taxi rbati à propos des assassinats perpétrés jeudi 7 janvier.

 

ACTE 2 : marche arrière du Ministère des Affaires Étrangères

 

Salaheddine Mezouar, Ministre des affaires étrangères marocain - 14 novembre 2014 - ©AFP- Fadel Senna

Salaheddine Mezouar, Ministre des affaires étrangères marocain – 14 novembre 2014 – ©AFP- Fadel Senna

 

 Marche républicaine à Paris  :  Ira ou ira pas ?

Si un millier de Rbatis ont manifesté leur soutien à Charlie Hebdo, vendredi 9 janvier lors d’un sit-in d’hommage,  ce sont les hésitations et finalement une marche arrière qui auront caractérisé la diplomatie marocaine dimanche 11 janvier, jour de la marche républicaine qui a rassemblé 3 millions de personnes en France et une 50ène de chefs d’État et délégations étrangères à Paris. «La délégation marocaine a présenté dimanche à l’Élysée les sincères condoléances du Royaume du Maroc» à la France, mais «n’a pas pris part à la marche organisée à Paris en raison de la présence de caricatures blasphématoires du prophète» selon un communiqué officiel de l’Ambassade du royaume du Maroc en France cité par l’AFP.

« Le ministre des affaires étrangères, Salaheddine Mezouar, a été à l’Élysée avec l’intention de prendre part à la marche», avant de se rétracter, a expliqué à l’AFP une source diplomatique marocaine. «Ce genre de caricatures insultantes pour le prophète ne contribue pas à instaurer un climat de confiance, sain», a ajouté cette source ».

Par l’absence de sa délégation, le gouvernement marocain, mené par le Parti de la Justice et du Développement [parti de référentiel islamiste]  affirme ainsi sa position : Il n’est pas Charlie. Point.

 

[ post publié le 09-01-2015  sur le site du magazine Échos d’Orient ]

« Le diplôme en France protège contre le chômage et la précarité ». Oui et non. Auteures de l’enquête Les nouveaux intellos précaires parue en 2009, Anne et Marine Rambach percent de leurs analyses le phénomène paradoxal des intellos précaires : ces Bac + 4, 5, 6 , 7, 8  jonglent entre prestige des positions sociales assumées (chercheurs, éditeurs, journalistes, …) et contrats de travail instables synonymes de revenus en dents de scie. Un choix, un mode de vie pour certains, « les intellos précaires ont une liberté d’organisation de leur travail, ils ne sont pas obligés de pointer le matin. Ça fait une vraie différence » note Anne Rambach. Une liberté et une indépendance « illusoires et parfois dangereuses », nuance Marine Rambach. Retour en vidéo sur le petit monde « merveilleux » des intellos précaires :

 

Anne et Marine Rambach, 8 juin 2014 – Paris/ images : Vanessa Barcenas – interview/montage : Emmanuelle Outtier / projet Carrières de Précaires

 

20 février 3

A l’occasion du troisième anniversaire du mouvement marocain du 20 février, je republie la rencontre que j’ai eu en 2012 avec un de ses fondateurs Montassir Sakhi. Mais pour commencer, le bilan.

 Quel bilan tires-tu 3 ans après le lancement du mouvement ?

Il y a, à mon sens, une ouverture sans précédent de l’espace de débat public, une multiplication des dynamiques associatives et citoyennes initiées par des jeunes revendiquant le changement et un contre-pouvoir citoyen mobilisable au moment où l’Etat accentue son despotisme et où la prédation des acteurs économiques dominants s’accentue. Le 20 février constitue aujourd’hui un moment de recrutement massif de jeunes convaincus par l’action politique et protestataire. Il contribue à la socialisation politique de toute une génération qui incorporera et portera cet événement. Sans doute, cet expérience pèse sur les transformations du Maroc et pèsera davantage sur son avenir.

Mais au niveau des revendications, peut-on parler d’un échec à court-terme ?

Là où il y a échec, je pense, c’est dans notre incapacité jusqu’à aujourd’hui à créer des organisations politiques capables de porter le mouvement social et d’être son représentant. Face à la corruptibilité, les carences et les insuffisances des organisations actuelles, il y a un travail à mener sur la création d’organisations politiques capables de s’instituer comme des alternatives de la classe politique actuelle et capables de mener des réformes dans le sens de la justice sociale et la démocratie.

 Quels sont les défis à relever maintenant? Que va-t-il se passer pour le mouvement dans les mois à venir 

L’émergence d’une élite organique et engagée est le principal défi à mon sens. Cette dernière devrait faire face à la corruption, la récupération et la répression. Il s’agit d’investir les différents capitaux des militants (symbolique, culturel, politique, voire économique) pour créer des organisations politiques capables de représenter et porter le mouvement et les aspirations qui en découlent. Cette élite devrait dépasser également les dichotomies insensées qui les séparent (révolutionnaires/réformistes ; gauchistes/islamiques, etc.) ou, au moins, créer des synergies et partir de l’idée essentielle  qu’il faut rassembler les forces vives qui se battent pour les droits économiques, politiques et culturels des dominés ; porter la voix des exclus et celles et ceux privés des libertés de pensée, d’expression et d’ascension sociale.

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image 20 février

Il y a deux ans, j’ai eu l’occasion de rencontrer Montassir Sakhi, l’un des fondateurs du mouvement du 20 février. Je voulais en savoir plus sur cette initiative populaire qui s’était manifestée pendant les fameuses révolutions arabes. Je m’interrogeais sur le Maroc qui me semblait, vu de Paris, bien silencieux en comparaison de la Tunisie et de l’Egypte. Et qui mieux que Montassir pour m’informer sur un pays dont l’actualité est si peu relayée dans nos médias?  Voici quelques extraits de notre entretien qui date de juillet 2012. 

« 2011. La Tunisie renverse Ben Ali. Quelques semaines plus tard, le peuple égyptien réclame le départ d’Hosni Moubarak. Montassir Sakhi est alors journaliste au Maroc et activiste auprès d’organisations de gauche, il couvre ce qu’on appellera par la suite les révolutions de jasmin. Mais, il ne fait pas qu’observer Montassir. Il est aussi acteur du changement au Maroc à travers un militantisme actif et une foi inébranlable en la démocratie. Il fonde avec des militants de l’opposition, le mouvement du 20 février. Les revendications sont claires : monarchie parlementaire et droits de l’homme au Maroc. Reçu à L’Ecole des hautes études en sciences sociales (EHESS), il étudie en France pour acquérir une compréhension et une vision globale des changements sociaux qui ont bouleversé la Tunisie et l’Egypte. Et peut-être bientôt le Maroc. Partir pour mieux revenir au pays, étudier pour mieux réformer ensuite son pays.

Qu’est-ce que le mouvement du 20 février ?

Le mouvement est une initiative populaire de contestation, né le 20 février 2011 au Maroc, au moment du déclenchement des révolutions en Tunisie et en Egypte. Il est essentiellement composé de jeunes militants déjà engagés dans des structures de gauche ou islamique. Ce mouvement de jeunes, décrété par les jeunes, a reçu le soutien de tous les syndicats, associations et partis politiques revendiquant la démocratie. Ce mouvement s’oppose au gouvernement et à la monarchie exécutive.

Le mouvement est-il contre la monarchie ?

Nous sommes pour une monarchie parlementaire, une monarchie qui règne mais ne gouverne pas. Ce mouvement n’est pas pour la chute de la monarchie mais pour sa reforme profonde, pour plus de droits sociaux et culturels. Nous savons très bien que la monarchie n’est pas le seul obstacle devant le changement. Elle fait partie d’une structure sous-développée. C’est toute la structure qu’il faut réformer. Le régime est tombé en Tunisie, en Egypte, en Libye, au Yémen, en Irak…pourtant, les choses sont soit dans le chaos total soit dans une évolution qui n’est pas meilleure que celle que nous avons au Maroc.

Le mouvement du 20 février est composé de socialistes et d’islamistes, n’y a-t-il pas une contradiction ?

C’est la contradiction qui fait aussi la force de ce mouvement. Aujourd’hui au Maroc, on sait très bien qu’il y a d’énormes différences au sein de l’opposition. Tous ont conscience qu’aucun de leur programme ne peut être mis à l’œuvre tant qu’il y a une monarchie dictatoriale. Les différences idéologiques sont mises de côté le temps de la lutte commune. Elles seront discutées dans la prochaine étape, celle qui mène vers la démocratie. Nous sommes unis dans un même but. Après viendra le temps du débat démocratique autour de programmes divers et pluriels.

Le mouvement du 20 février a connu une très large adhésion. Comment avez-vous réussi à communiquer sur vos revendications?

Nous avons réussi à communiquer avec les différentes sections du Maroc via Facebook et les réseaux sociaux. Nous avons constitué une page qui a récolté plus de 100 000 fans. Nous avons écrit notre charte et posé cette date du 20 février. Mais je tiens à dire que Facebook n’a pas fait la révolution.

Pourtant, en Occident on ne cesse de rappeler le rôle primordial de Facebook dans les révolutions arabes…

C’est faux. Facebook est une technique . Ce sont plus les aspirations humaines d’accès aux droits fondamentaux que la technologie Facebook qui ont poussé les foules à se soulever. Penser le contraire est un point de vue biaisé par le prisme des médias européens. Il faut savoir que le taux de pénétration d’Internet dans la population est quand même très limité. Les milliers de gens dans les rues arabes et places publiques n’ont pas nécessairement facebook. C’était le cas de l’Egypte et du Maroc de 2011 où le taux de pénétration d’Internet ne dépassait pas les 8 %. Alors certes, Facebook a permis une communication, mais en interne. C’est-à-dire entre les militants. La mobilisation de la population s’est, elle, construite sur un travail de proximité c’est-à-dire par le bouche à oreille, par l’action des organisations, des associations et des syndicats. Facebook a surtout permis de médiatiser nos actions et la répression que nous connaissions. Nous avons eu recours au Net en contrepoids aux médias publics, ce qui nous a permis de diffuser nos photos, nos vidéos et sensibiliser l’ensemble de la communauté internationale.

Vous êtes très impliqué politiquement au Maroc. Avez-vous déjà été inquiété par les autorités ?

J’ai été inquiété avant même le déclenchement des révolutions arabes. J’ai été pas mal de fois poursuivi par la police. Je me souviens d’une fois où ils m’ont même interrogé plus de 5 heures d’affilée. Mais pour moi, c’est quelque chose de normal, beaucoup de jeunes connaissent cela. Et encore me concernant, ils ne sont jamais allés jusqu’aux tortures. Par contre, ils ont intimidé mes parents. Le Caïd (l’équivalent d’un préfet au Maroc, ndlr) est déjà venu toquer à la porte de mes parents pour leur remettre des lettres dans lesquelles il leur conseillait de m’éloigner de la politique. Ce n’est pas cela qui m’a fait quitter le Maroc, ceci dit.

Qu’est-ce qui vous a fait quitter le Maroc ?

J’ai pris la décision de venir finir mes études en France pour étudier notamment les mouvements sociaux qui se sont déclenchés en 2011 dans le monde arabe. J’en ai été un acteur mais j’ai pu constater qu’il n’y avait pas de compréhension et de vision globale de ces mouvements. J’ai donc voulu étudier ici pour pouvoir développer une méthodologie de recherche et nourrir mes théories d’une certaine réflexion. Si j’ai quitté mon pays, c’est pour mieux revenir, revenir plus fort, revenir avec une capacité d’analyse, une capacité d’instaurer cet espace public fort dont je vous parlais.

Le journalisme ne vous permettait pas d’appréhender les changements sociaux qu’ont connus les pays arabes ?

Le journalisme dans un pays comme le Maroc n’est pas une tradition. Aucunement ancré dans la culture, ni dans le temps des marocains. Le Maroc tire 300 000 exemplaires par jour pour l’ensemble de la presse. 300 000 exemplaires pour 32 millions d’habitants. Il y a un énorme vide ! En comparaison, en Algérie, où il y a 30 millions d’habitants, un seul journal peut tirer jusqu’à 1 million d’exemplaires. Il y a, c’est vrai, la question de l’analphabétisme qui touche près de 50 % de la population (contre près de 20% en Algérie, ndlr). Et puis il y a la question de la censure.

Quels sujets sont censurés au Maroc ?

Dans mon pays, on appelle ça les trois lignes rouges. Il y a la question du Sahara et de l’intégrité territoriale du Maroc, la sacralité de la personne du Roi et la question de l’Islam. Toute promotion des libertés individuelles, tout appel à une certaine sécularité et laïcité est passible de censure. Or aujourd’hui, notamment au niveau des réseaux sociaux, des places publiques où se déroulent les manifestations, de la presse électronique…ce triptyque est discuté, voire remis en cause.

Pourtant on dit souvent que Mohammed VI est un roi libéral comparé à son Père Hassan II. Il a réformé le code de la famille, repoussé l’âge légal de mariage pour les femmes… Or vous nous parlez de censure. D’où vient cet écart de perception ?

Il y a un extraordinaire lobbying quant au traitement médiatique en Occident des actions du roi. Tout est fait pour dire que la monarchie a changé. Certes, la monarchie sous Mohammed VI n’est pas la même que sous Hassan II. Il y a eu, au Maroc, des années de plomb de 1960 aux années 80. La monarchie contrôlait le pays avec une main de fer et réprimait dans le sang toutes manifestations. Il y a eu des milliers de morts et il existait des dizaines de centres de détention secrets. Aujourd’hui, certes, cela existe moins mais cela ne veut pas dire que c’est de la volonté du roi Mohamed VI. Cela est davantage dû au militantisme des gens dont certains ont sacrifié leur vie pour que le régime s’assouplisse.

La société ne se serait pas transformée grâce à l’avènement de Mohamed VI ?

Ça a commencé sous Hassan II. Avant sa mort, le vieux roi avait déclaré que le pays était en « arrêt cardiaque ». Il avait alors invité les socialistes qui s’étaient opposés à lui pendant 50 ans à entrer au gouvernement. Les choses ont commencé à s’ouvrir de plus en plus au Maroc, trois ou quatre ans avant sa mort (23 juillet 1999, ndlr). D’ailleurs, il est important de remarquer que Mohamed VI n’a pas changé de constitution lorsqu’il est arrivé au pouvoir. Elle n’a été changée que récemment, en 2011, sous la pression des mouvements populaires. Nous sommes encore loin de la monarchie parlementaire.

Le changement de constitution est-il un bon signe vers une démocratisation du régime ?

Ce changement de constitution a été présenté par le roi comme une première pierre à l’édifice de la démocratie, une voie vers une monarchie parlementaire. Il devait y avoir séparation claire des pouvoirs, une inscription des droits de l’homme dans la constitution. Mais après 6 mois d’élaboration, il s’est avéré que le texte final n’apporte pas de grands changements. Il y a eu modification de la constitution juste pour apaiser les revendications dans la rue et étouffer de façon maligne ces mêmes revendications. Le mouvement du 20 février, et plus largement des démocrates depuis l’indépendance en 1956, voudrait que le roi soit à la tête de l’Etat de façon symbolique, comme le roi d’Espagne ou la reine d’Angleterre. Or aujourd’hui, il concentre tous les pouvoirs et trouve que son peuple n’est pas qualifié pour faire partie du club des pays démocratiques. Certes, il y a au Maroc crise des élites politiques. Certaines élites sont plus royalistes que le roi et veulent que les choses restent comme elles sont, mais cela ne justifie en rien l’inaction de la monarchie et sa tyrannie ».

le bloc Paris

Dans le 19ème arrondissement de Paris , il y a ce qu’on appelle « les petites villas de Mouzaïa » , des maisonnettes colorées et pittoresques. Et il y a le BLOC (Bâtiment Libre Occupation Citoyenne) , un squat qui compte environ 200 personnes dont artistes, femmes et enfants. Enfin, il y AVAIT. Ce vendredi 6 décembre, les forces de l’ordre sont venues condamner le BLOC. Et ses habitants. Aucune trêve hivernale – pourtant stipulée dans la loi du 29 juillet 1998 contre l’exclusion ( loi Aubry) – ne s’applique pour les squats. Qu’il pleuve, qu’il neige, qu’il grêle, rien n’y fait. Oust ! Dehors. Point.

5 décembre. La veille. A l’annonce sur les ondes de Nova de la fermeture du squat 58-62 rue de Mouzaïa, je prends manteau et gants et m’en vais vadrouiller de ce coté du 19ème. Je veux voir de mes propres yeux ce qui me paraît impensable en France en plein mois de décembre : une mise à la rue.

A l’entrée du BLOC, il y a Djawad*. Il me salue :

– « Je t’ai déjà vue ici, non ?

– Non, c’est la première fois.

– Alors il faut que je te montre avant… Ils viennent demain. C’est la fin, quoi.

– Ils ? Les flics ?

– … »

J’apprends qu’il est musicien de Gnawa. Je n’en saurai pas plus. Il se propose d’être mon guide. Il faut dire que le BLOC est un véritable dédale de couloirs, 4 sous-sols et 7 étages. Je le suis.

Dans le hall, les habitants se rassemblent. Ça discute. L’ambiance est étrangement calme. Soucieuse. J’apprends que ce sont les derniers résistants. Beaucoup – dont les familles, que je ne verrai pas – ont déjà levé le camp. Les meubles plus ou moins cabossés, épars ici et là, auraient dû me mettre la puce à l’oreille.

Au premier sous-sol, Djawad me montre la salle de répétition de théâtre et le cinéma. « Il y avait une programmation pour ces prochains mois. Plein de projets. Tout est annulé ! » confie mon guide. Pourquoi ferment-ils les lieux ? Le musicien me répond que la Mairie veut récupérer le bâtiment : « il y a aussi eu des plaintes du voisinage parce qu’il y avait beaucoup de fêtes et il y a eu des histoires… ». Lesquelles ? Silence. Mon hôte ne veut manifestement pas trop s’étendre là-dessus.

Dans un des espaces, nous croisons un musicien qui gratte quelques notes sur sa guitare à trois cordes, orphelines des trois autres. La mélodie est nostalgique. Les tracts qui jonchent le sol à cet endroit rajoutent à cette impression de concerto final avant tomber de rideau.

Nous montons aux étages. Les couloirs sont peinturlurés de graffs. Rose, bleu, vert, orange, mauve, les couleurs explosent sur les murs du BLOC. Un immense Shiva menaçant, tout de jaune feu et rouge sang, semble nous narguer. Il tient un crâne dans l’une de ses innombrables mains : un message annonciateur ou une piqûre de rappel, celle que tout est finalement bien éphémère en ce bas monde.

Djawad m’invite dans sa chambre. 12 m². Petit mais il y fait chaud. Je lui demande où il va loger après. Chez un ami. En attendant. Il a un petit sourire. Fugace, le sourire. Je lui demande pourquoi. « On va continuer le BLOC. On a déjà repéré un autre lieu… ».

Je le quitte sur cette promesse.

6 décembre. 17h15. Quatre camionnettes et une rangée de CRS bloquent une partie de la rue de Mouzaïa. Le bâtiment a été vidé. Quelques personnes sont encore là près des forces de l’ordre. Calmes. Résignées ? Une jeune femme crie pourtant : « vous n’avez pas le droit. C’est chez moi ici ! ». Ses paroles se perdent en échos dans la rue désertée.

Paris aime-t-il l’expérimentation ?

Paris, ville de la culture et des artistes. Ville d’une certaine culture. Institutionnelle. Celle qui, souvent, glorifie son âge d’or de capitale des Arts… Quid de la création contemporaine de quartier ?

Le squat, c’est également un lieu de solidarité qui accueille sans-papiers et mal-logés. Pour la sociologue Florence Bouillon, il est un phénomène révélateur des apories du logement ordinaire à une époque donnée. Et en effet, la fondation Abbé Pierre estime à 100 000 le nombre de demandeurs de logements sociaux, cette année, à Paris…

Le BLOC condamné, j’en viens à la triste conclusion que NON, Paris n’aime pas ses artistes. Plus grave encore : NON, au fond la capitale – terre socialiste qui plus est – n’aime pas non plus l’expérimentation sociale et la diversité culturelle ! Et OUI, en France, on met des personnes précaires à la rue un 6 décembre…

* le prénom a été modifié

Pour commencer le week-end avec légèreté – et pour faire connaissance en douceur accessoirement – ici une petite oeuvre multimédia (POM) sur la journée de la femme.

Deux objections vous viennent tout naturellement à la bouche :
1/ Ce n’est tout de même pas très sérieux cette histoire de petite… petite quoi déjà ?
2/ La journée de la femme ? Ce n’est pas en mars ? Bravo l’info !

Réponses :
1/ A l’heure de l’engouement presque incompréhensible pour Bitstrips, pourquoi ne pas se laisser tenter par une petite POM ? Et si c’était l’avenir 2.0 du dessin de presse ? Sans s’engager aussi loin, les POM peuvent se révéler des billets d’humeur assez ludiques… Allez, couvrez cette moue sceptique que l’on ne saurait voir !
2/ Effectivement, une journée de la femme en novembre, quelle tristesse ! Mais comme on dit, la femme, on la fête tous les jours (en théorie).

Quant au reste, les choses sérieuses commencent dans les semaines à venir.

Bon week-end !